Faire de l'occasion de la nouvelle nécessité de pensée

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De l’honneur des moutons

In canada, education on juillet 26, 2009 at 7:48

On tue au Canada.  Pas par légitime défense. Pas, non plus, par contrainte. Encore moins, par obligation civique ou militaire . Surtout pas, par impossibilité de maintenir la vie . Non, rien de tout cela.  On tue, semble t-il,  au nom de l’honneur.

L’honneur, dites-vous. Voyons un peu. Rona Amir Mohammed, la première épouse , les soeurs Geeti, Sahar et Zainab Shafi sont retrouvées mortes  dans un écluse du Canal Rideau à Kingston, en Ontario, le 30 juin dernier. Trois suspects ont été arrêtés. Mohammed Shafi, le père, Touba Yahya, la mère et Mohammed Hamed Shafi, le frère.   Tous des Canadiens qui rencontraient chaque jour des Canadiens . Fréquentaient des banques , des restaurants, des écoles canadiennes. On imagine le père  embauchant pour la construction de ses  maisons des ouvriers canadiens, leur parlant de mille et une choses sur son chantier, leur donnant un coup de main  par moment, les entretenant à d’autres moments   de son Afghanistan natal qu’il a quitté depuis plus d’une vingtaine d’années, s’évertuant ici à  tromper leur fatigue, là  à tenir en échec  ce qu’il croit être le signe d’une nonchalance qui monte;  souriant, affable , débonnaire comme seuls les Afghans savent l’être ; respirant  avec ses voisins canadiens le même air canadien ;  transpirant  avec eux de la même sueur qui vient de cette nordicité mal aimée;  Envoyant  ses enfants dans des écoles canadiennes afin qu’ils deviennent des citoyens canadiens prospères et respectés par des Canadiens; par-dessus tout, ayant choisi un jour de s’installer en terre canadienne.  Et pourtant il faudrait les imaginer aussi nourrissant, dans le secret, le venin d’une hostilité systématique à tout ce qui était canadien: les jeans canadiens, les cigarettes canadiennes, les discothèques canadiennes, les vêtements canadiens, les plages canadiennes, les cinémas canadiens, les manières canadiennes de dire l’amour, leurs manières de le faire, leurs droits, leur justice, leurs professeurs, leur mémoire, leurs rêves…  Il seraient donc des canadiens paradoxaux qui ne souffriraient  guère que rien de ce qui  soit trop canadien vienne à  s’approcher de leurs personnes ou de celles de leur famille, canadienne elle aussi.

Par honneur, nous dit-on, Mohammed Shafi, le père, Touba Yahya, la mère et Mohammed Hamed Shafi, le frère  auraient  pris la vie de Rona Amir Mohammed, la première épouse , les soeurs Geeti, Sahar et Zainab Shafi.

Crime, certainement. Crime dégoûtant, crime barbare, crime sordide, crime crapuleux, certes.  Mais certainement pas crime d’honneur. Je ne me battrai pas tant sur l’appellation en tant que telle. Je peux facilement admettre en théorie la compatibilité de l’honneur avec le crime. L’ occident a eu ses crimes passionnels, ses ordalies, ses duels d’honneur. Bel-Ami, le Capitaine Fracasse, Joseph Comrad, les possédés de Fedor Dostoïevski, nous sommes encore porteurs de  tout cet imaginaire honorable. Je ne suis pas,  à priori,  contre  la réhabilitation de l’honneur dans l’espace public.

Mais quel est cet honneur qui ne recule devant rien, même pas  devant le sang d’autrui? L’honneur ne serait-il pas  seulement un masque derrière lequel on s’assure de contrôler la sexualité de la femme et de perpépétuer  la ségrégation des genres? Y a-il  tant  d’honneur à barrer aux femmes la route de l’éducation et du marché du travail?

Tout se passe comme si le corps de la femme lui échappait tout simplement . Il distillerait, à son insu, des enjeux dont la clé est détenue par tout autre qu’elle;  il serait le résultat historique et social de conduites qui s’inscrivent dans les profondeurs oubliées de l’inconscient collectif, lesquelles se moquent tout à fait des volontés individuelles;  il décrèterait, malgré lui, des normativités si puissantes qu’elles pourraient à elles seules faire tomber les royaumes et décapiter les Princes.  En fait, on dit le corps de la femme , mais il serait plus juste de dire le corps de la tribu, du village, du clan. Par un truchement de raisons ou d’absences de raison fort nébuleux , c’est quand elle nourrit sa chasteté sexuelle qu’elle accomplit la plus grande vertu civique. Aucune de ses conduite n’est exclusif à la femme, alors que tout ce qu’il émane intéresse les hommes : leur honneur, leurs avoirs, leur masculinité, leur vie même. Le paradoxe de cette bêtise c’est à quel point ces hommes et ces sociétés investissent symboliquement quelque chose (le corps de la femme est toujours un pointeur de la vie et de la mort)   à laquelle,  justement, ils s’acharnent à refuser toute existence publique autonome. Car, c’est la même logique qui veut que la femme s’efface et soit frappée du plus grand silence dans la sphère publique et  qui autorise  en même temps la légitimité de sa mise à mort lorsque cette ombre, cette mort vivante, ce zombie nécessaire décide d’exister enfin. C’est la même  femme qui  n’est pas assez honorable pour jouir d’une existence pleine et entière mais dont seuls  les égarements à son code de conduite rendent légitime, le transfert , par le Prince , de sa prérogative suprême: le droit de vie et de mort.

Ce n’est pas faire honneur à l’honneur que de prêter ce nom à des actes  aussi dégueulasses que  ceux qui ont eu lieu cette semaine à Kingston.

C’est plutôt à la lâcheté que j’avais pensée aux premières allusions à cette sordide et sanglante affaire.

Lâcheté parce qu’elle cristallise le triomphe de la morale du troupeau.  Car ‘il faut être un mouton de la pire espèce pour ne rien trouver d’autre pour apaiser l’appel de sa tribu, de son clan, de son pays, que la mise à mort de ses propres enfants.

Lâcheté aussi parce qu’il ne suffit pas d’opposer la morale d’un troupeau à celle d’un autre troupeau pour mériter ipso facto le mérite de l’honneur. L’honneur est quelque chose de trop complexe pour se satisfaire du simple refus. Il faut dire et ne pas cesser de dire à tous ces endoctrinés de l’honneur que l’honneur commence toujours chez soi, dans ses plate-bandes, dans sa cour arrière, dans son intimité et pas dans la cour d’autrui. Il faut leur crier aujourd’hui, avec toute les lettres de l’urgence, que s’il peut  y avoir  de l’honneur dans le refus de l’autre, il est encore plus honorable et surtout plus courageux, de pouvoir dire non à soi, à son clan, à sa tribu, à son oikos.

Lâcheté surtout, parce que notre devoir ne peut obliger autrui. Quand on ne peut plus rester honorable rien que pour soi,  sans vouloir y contraindre les autres, alors  on n’est plus dans la logique royale de l’honneur , on a basculé dans le suivisme et le conformisme, malgré tous les masques de l’honneur dont on peut s’affubler.

Lâcheté finalement, puisque,  quand le monde oppose une résistance opaque à nos valeurs cardinales, on a toujours le choix, peut être inutile, peut être  malheureux , peut être même idiot,  mais tout aussi honorable,  du suicide. 

Charlemagne au marché des dieux

In education, phiosophie on mai 31, 2009 at 4:50

Le pauvre Charlemagne en perdrait son latin dans les ambitions du nouveau programme d’Éthique et Culture religieuse du gouvernement du Québec.Dès l’école primaire, l’État se donne les moyens de préparer ses futurs citoyens au dialogue et à l’ouverture envers les religions non chrétiennes. Un programme d’enseignement des rudiments du judaïsme, des sagesses autochtones,du nouvel âge,de l’hindouisme, de l’islam…sera dispensé aux écoliers sans aucune possibilité de se soustraire. Le but déclaré étant de réfléter dans le programme scolaire le pluralisme religieux tel qu’il prévaut dans la société ”en faisant appel au dialogue, on cherche à développer chez les élèves un esprit d’ouverture et de discernement par rapport au phénomène religieux et à leur permettre d’acquérir la capacité d’agir et d’évoluer avec intelligence et maturité dans une société marquée par la diversité des croyances”.

 Il est toujours bon, naturellement, de promouvoir la concorde universelle des religions; c’est même la marque  la plus sûre des grands esprits d’être chez eux dans toutes les grandes traditions philosophiques et religieuses. C’est toujours un triomphe pour l’esprit et la raison que le souci d’autrui, de ses absolus et de ses dieux.C’est toujours une excellente chose que cette diplomatie de l’altérité qui est la politesse des princes.Pour Francis Bacon, les troubles et l’adversité ramènent à la religion.

 Et pourtant un programme, comme le nouveau cours d’éthique et de culture religieuse, quelle que soit la noblesse de ses intentions, ne peut se permettre les infortunes  d’un bricolage trop hatif; un tel programme , en raison même des fils à haute tension qui le traversent de part en part, se doit dans ses applications d’être à la hauteur morale et philosophique de ses objectifs. Un tel programme,pour faire vraiment une différence, doit se garder de verser dans un révisionnisme trop complaisant de la chose religieuse. Un tel programme, s’il est vraiment conséquent avec l’histoire des religions, se doit, parallèlement aux grands évènements qui jalonnent le devenir des religions, de nommer les nombreuses errances, retracer le topo des dérives, articuler le long sillage de vacheries dont la chose religieuse n’a pas manqué d’être l’occasion.

Autrement il n’est qu’une carricature grotesque sans autre motif que le voeu misérable de flatter les instincts grégaires dans le sens du politically correct.Autrement il devient une religion version Mickey Mouse , si bien aseptisée et formatée pour les bonnes gens, qu’il perd par là même toute la pertinence de ses vélléités. J’ai du mal à  croire  qu’ au pays des accomodements raisonnables, l’école, avec ses hiérarchies respectables, sa police bien pensante, ses gardiens de service, puisse satisfaire à bien cette exigence d’exhaustivité et d’honnêteté, je n’ose dire de vérité. Oui exhaustivité, dis-je! Car une culture religieuse véritable ne saurait se contenter d’une présentation  mécanique  des figures de yahvé, de jésus, de Mahomet,du Boudha et de Krishna. La culture religieuse c’est aussi le sang des hérétiques qui forme la sève même de toutes les religions. Pas de religion sans hérésie.Pour l’écrivain français Ben Jelloun, l’amitié est une religion sans Dieu.

  Le nouveau programme pourra-t-il transmettre le goût des hérésies à ses destinataires? Si la réponse est non alors je dis sans ambages qu’il est inutile pour le XXI e siècle. Le seul esprit de religion dont nos citoyens ont besoin c’est le besoin de subversion et d’autonomie.

Le reportage de Radio Canada est très révélateur de la boîte de Pandore que le ministère vient d’ouvrir   http://www.radio-canada.ca/emissions/second_regard/2008-2009/Reportage.asp?idDoc=80352

Un an après l’entrée en vigueur de ce programme atypique il continue de soulever plusieurs questionnements majeurs. Tout d’abord l’école est-elle le lieu idéal de mettre en oeuvre cet effort organisé d’un dialogue avec les autres religions? .

 Un premier souci du côté de la réception : n’y a-t-il pas risque d’un  relativisme pernicieux par ce nivellement des valeurs dans un jeune esprit non encore muri à ses convictions religieuses personnelles.

  Un second souci quant à la transmission: est-ce raisonnable d’attendre des maîtres qu’ils soient aussi bons à enseigner Allah que l’énergie vitale , l’avènement du royaume des Témoins de Jéhovah que la doctrine du faible reste des juifs? 

  Ensuite qu’en est-il du droit des parents à la liberté de choisir le cours de religion de leurs enfants. La religion, après tout, ce n’est pas les sciences naturelles  ou l’économie familiale .Schleirmacher disait de la religion qu’elle est l’intuition de l’univers. Il y va de convictions ultimes et de l’ameublement fondamental des intuitions les plus personnelles_ sur soi,sur le monde et sur autrui.

 Enfin il faudrait se garder de faire de ce nouveau cours  une tentative de soumission de la tradition judéo-chrétienne à des visions du monde différentes. Depuis trois siècles au moins, le glas est sonné pour le christiannisme en Occident.Il n’est un seul philosophe qui ne  se soit  donné comme amusement de jeunesse d’écraser l’infâme. Souvent à raison,plus souvent encore  à tort, l’inconscient occidental l’associe avec  les guerres les plus sanglantes, les barbaries les moins qualifiables , les injustices les plus inhumaines.

Au Québec, particulièrement, dans sa version catholique,il est synonyme de dupléssisme ,de grande noirceur,d’anti-intellectualisme primaire. Bref, il stigmate tout cet arsenal  tristement  poussiéreux qui a fait dans les années 60 la nécessité de  la révolution tranquille, le handicap national  que les canadiens français durent abattre   pour  entrer dans le concert des démocraties modernes.Nul doute,pensent plusieurs,que dans une telle méfiance généralisée , le christianisme risque d’être le parent pauvre de ce melting pot religieux .Après tout, cette architecture d’intégration des nouveaux dieux dans la salle de classe se fait à l’heure des accomodements raisonnables, des kirpans,des érouv,du voile, des demandes d’exclusion aux cours de natation par de plus en plus de filles,des requêtes aux garderies de servir certains types de viandes. La  place de choix du christianisme dans le patrimoine religieux national aurait dû appeler plus de soin et d’attention de la part des décideurs.Il aurait fallu  une volonté de la protéger de la menace de disparition qui n’en finit de le tarauder.

Les religions nouvelles jouissant déjà d’ une longueur d’avance dans les représentations des médias et sur la place publique, le nouveau programme d’ Éthique et Culture religieuse vient d’institutionnaliser cet avantage, surtout dans le contexte occidental  de déchristianisation de plus en plus marquée.

Mais ça non plus,me direz-vous, c’est pas la faute à Charlemagne!