On tue au Canada. Pas par légitime défense. Pas, non plus, par contrainte. Encore moins, par obligation civique ou militaire . Surtout pas, par impossibilité de maintenir la vie . Non, rien de tout cela. On tue, semble t-il, au nom de l’honneur.
L’honneur, dites-vous. Voyons un peu. Rona Amir Mohammed, la première épouse , les soeurs Geeti, Sahar et Zainab Shafi sont retrouvées mortes dans un écluse du Canal Rideau à Kingston, en Ontario, le 30 juin dernier. Trois suspects ont été arrêtés. Mohammed Shafi, le père, Touba Yahya, la mère et Mohammed Hamed Shafi, le frère. Tous des Canadiens qui rencontraient chaque jour des Canadiens . Fréquentaient des banques , des restaurants, des écoles canadiennes. On imagine le père embauchant pour la construction de ses maisons des ouvriers canadiens, leur parlant de mille et une choses sur son chantier, leur donnant un coup de main par moment, les entretenant à d’autres moments de son Afghanistan natal qu’il a quitté depuis plus d’une vingtaine d’années, s’évertuant ici à tromper leur fatigue, là à tenir en échec ce qu’il croit être le signe d’une nonchalance qui monte; souriant, affable , débonnaire comme seuls les Afghans savent l’être ; respirant avec ses voisins canadiens le même air canadien ; transpirant avec eux de la même sueur qui vient de cette nordicité mal aimée; Envoyant ses enfants dans des écoles canadiennes afin qu’ils deviennent des citoyens canadiens prospères et respectés par des Canadiens; par-dessus tout, ayant choisi un jour de s’installer en terre canadienne. Et pourtant il faudrait les imaginer aussi nourrissant, dans le secret, le venin d’une hostilité systématique à tout ce qui était canadien: les jeans canadiens, les cigarettes canadiennes, les discothèques canadiennes, les vêtements canadiens, les plages canadiennes, les cinémas canadiens, les manières canadiennes de dire l’amour, leurs manières de le faire, leurs droits, leur justice, leurs professeurs, leur mémoire, leurs rêves… Il seraient donc des canadiens paradoxaux qui ne souffriraient guère que rien de ce qui soit trop canadien vienne à s’approcher de leurs personnes ou de celles de leur famille, canadienne elle aussi.
Par honneur, nous dit-on, Mohammed Shafi, le père, Touba Yahya, la mère et Mohammed Hamed Shafi, le frère auraient pris la vie de Rona Amir Mohammed, la première épouse , les soeurs Geeti, Sahar et Zainab Shafi.
Crime, certainement. Crime dégoûtant, crime barbare, crime sordide, crime crapuleux, certes. Mais certainement pas crime d’honneur. Je ne me battrai pas tant sur l’appellation en tant que telle. Je peux facilement admettre en théorie la compatibilité de l’honneur avec le crime. L’ occident a eu ses crimes passionnels, ses ordalies, ses duels d’honneur. Bel-Ami, le Capitaine Fracasse, Joseph Comrad, les possédés de Fedor Dostoïevski, nous sommes encore porteurs de tout cet imaginaire honorable. Je ne suis pas, à priori, contre la réhabilitation de l’honneur dans l’espace public.
Mais quel est cet honneur qui ne recule devant rien, même pas devant le sang d’autrui? L’honneur ne serait-il pas seulement un masque derrière lequel on s’assure de contrôler la sexualité de la femme et de perpépétuer la ségrégation des genres? Y a-il tant d’honneur à barrer aux femmes la route de l’éducation et du marché du travail?
Tout se passe comme si le corps de la femme lui échappait tout simplement . Il distillerait, à son insu, des enjeux dont la clé est détenue par tout autre qu’elle; il serait le résultat historique et social de conduites qui s’inscrivent dans les profondeurs oubliées de l’inconscient collectif, lesquelles se moquent tout à fait des volontés individuelles; il décrèterait, malgré lui, des normativités si puissantes qu’elles pourraient à elles seules faire tomber les royaumes et décapiter les Princes. En fait, on dit le corps de la femme , mais il serait plus juste de dire le corps de la tribu, du village, du clan. Par un truchement de raisons ou d’absences de raison fort nébuleux , c’est quand elle nourrit sa chasteté sexuelle qu’elle accomplit la plus grande vertu civique. Aucune de ses conduite n’est exclusif à la femme, alors que tout ce qu’il émane intéresse les hommes : leur honneur, leurs avoirs, leur masculinité, leur vie même. Le paradoxe de cette bêtise c’est à quel point ces hommes et ces sociétés investissent symboliquement quelque chose (le corps de la femme est toujours un pointeur de la vie et de la mort) à laquelle, justement, ils s’acharnent à refuser toute existence publique autonome. Car, c’est la même logique qui veut que la femme s’efface et soit frappée du plus grand silence dans la sphère publique et qui autorise en même temps la légitimité de sa mise à mort lorsque cette ombre, cette mort vivante, ce zombie nécessaire décide d’exister enfin. C’est la même femme qui n’est pas assez honorable pour jouir d’une existence pleine et entière mais dont seuls les égarements à son code de conduite rendent légitime, le transfert , par le Prince , de sa prérogative suprême: le droit de vie et de mort.
Ce n’est pas faire honneur à l’honneur que de prêter ce nom à des actes aussi dégueulasses que ceux qui ont eu lieu cette semaine à Kingston.
C’est plutôt à la lâcheté que j’avais pensée aux premières allusions à cette sordide et sanglante affaire.
Lâcheté parce qu’elle cristallise le triomphe de la morale du troupeau. Car ‘il faut être un mouton de la pire espèce pour ne rien trouver d’autre pour apaiser l’appel de sa tribu, de son clan, de son pays, que la mise à mort de ses propres enfants.
Lâcheté aussi parce qu’il ne suffit pas d’opposer la morale d’un troupeau à celle d’un autre troupeau pour mériter ipso facto le mérite de l’honneur. L’honneur est quelque chose de trop complexe pour se satisfaire du simple refus. Il faut dire et ne pas cesser de dire à tous ces endoctrinés de l’honneur que l’honneur commence toujours chez soi, dans ses plate-bandes, dans sa cour arrière, dans son intimité et pas dans la cour d’autrui. Il faut leur crier aujourd’hui, avec toute les lettres de l’urgence, que s’il peut y avoir de l’honneur dans le refus de l’autre, il est encore plus honorable et surtout plus courageux, de pouvoir dire non à soi, à son clan, à sa tribu, à son oikos.
Lâcheté surtout, parce que notre devoir ne peut obliger autrui. Quand on ne peut plus rester honorable rien que pour soi, sans vouloir y contraindre les autres, alors on n’est plus dans la logique royale de l’honneur , on a basculé dans le suivisme et le conformisme, malgré tous les masques de l’honneur dont on peut s’affubler.
Lâcheté finalement, puisque, quand le monde oppose une résistance opaque à nos valeurs cardinales, on a toujours le choix, peut être inutile, peut être malheureux , peut être même idiot, mais tout aussi honorable, du suicide.
alai
Cyberjournalistes