L’usage démagogique que Stephen Harper a choisi de faire de la question arctique est à la fois déplorable et malheureux.Le Premier ministre souhaite augmenter les effectifs militaires alléguant des menaces ennemies à la souveraineté canadienne dans l’Arctique. Je sais bien que Les politiques circumpolaires rivalisent d’inventivité et de stratégies pour sceller l’inscription de leurs nationaux dans une filiation à l’arctique, ceci dans le but de prévenir tout équivoque quant à leurs droits aux territoires, et par conséquent, aux ressources qui s’y trouvent.Mais, à la veille du départ de Stephen Harper pour Yellowknive dans deux semaines, il serait bien indiqué de questionner ce sursaut éminemment belliqueux d’Ottawa. Avisés comme le reste de la planète de la débâcle climatique, et conscients que le pôle Nord sera à l’avant scène de ce réchauffement général, ils ont , non sans raison, induit sa prochaine naviguabilité ainsi que l’amélioration spectaculaire de tous ses accès. Moins il y aura de glace, plus grande sera l’aisance de la pêche, de la chasse et de l’extraction de pétrole ou de gaz.Or l’Arctique abonde en bois de construction,en matières premières mazoutées et de gaz naturel, en réserves de charbon , sans oublier que la US Geological Society a prédit que le tiers des réserves non encore découvertes en hydrocarbures de la planète s’y trouvent . C’est amplement suffisant pour que les gouvernements autorisent toutes les dérives. Stephen Harper, le premier minstre du Canada, a résumé en un mot la stratégie qui sera celle de celle de son gouvernement :« Quand il s’agit de défendre notre souveraineté dans l’Arctique, le Canada a un choix : soit l’exercer, soit la perdre. Et soyons clairs, notre gouvernement entend l’exercer». La question arctique en sera donc une de souveraineté pour le Canada. « Pour défendre notre souveraineté nationale, rien n’est plus essentiel que de protéger l’intégrité du territoire : nos frontières, notre espace aérien et nos eaux », a déclaré le Premier ministre. Pour ceux qui ne savent plus ce qu’il faut bien entendre par ce mot, le Premier Ministre en a donné au moins trois illustrations récemment. D’abord en Janvier,quand des CF-18 canadiens ont intercepté un avion russe qui s’apprêtait à survoler le territoire canadien de l’Arctique. Ensuite vint la fameuse stratégie pour le Nord du gouvernement Harper annonçant la création d’une agence de développement économique , la construction d’un nouveau brise-glace et l’aménagement d’un port en eaux profondes sur la terre de Baffin. Puis, ce fut l’annonce d’une expédition conjointe avec les USA afin de dresser un nouveau relevé du plateau continental. Finalement on nous prévient que le Premier ministre fera une tournée dans les trois territoires nordiques entre le 17 et le 21 août prochains. Mais aussitôt ses promesses convenue lancé, le seul instrument qu’Ottawa ne cesse de scander dans les médias reste l’achat de huit navires de guerre à la coque renforcée plutôt que des brise-glace. La souveraineté à laquelle pense le PM sera donc l’oeuvre des 65 soldats basés à Yellowknive et des 1465 rangers inuits , tous volontaires, attelés à la tâche colossale de défendre un territoire sept fois plus grand que la France. Donc quand le premier ministre pense à la souveraineté il ne pense à rien d’autre qu’à doter le bassin arctique de navires de guerre.! Qu’il soit évident pour tous que le premier ministre canadien crée ici un précédent en voulant introduire des navires de guerre dans cette arctique universellement convoitée et unanimément disputée. Car même au pire moment de la guerre froide, aucun des belligérants de l’ époque n’a pensé à franchir le seuil de la militarisation permanente. Certes il y a toujours eu des patrouilles, des brise-glace, des sous-marins en mission ponctuelle, mais des navires de guerre postés en permanence, jamais. C’est donc un virage militariste éminemment lourd de conséquences qu’ Ottawa vient de prendre. Aussi nous devons-nous d’interroger les tenants et aboutissants de cette prétendue souveraineté.
Tout d’abord toute souveraineté véritable dans l’Arctique commence par une souveraineté du savoir. Or le gouvernement de Harper a fragilisé les acquis des recherches arctiques au Canada en coupant les vivres aux universitaires et chercheurs locaux accentuant du même coup l’exorde vers le voisin du Sud de plusieurs programmes de recherche. Il est pour le moins démagogique de parler de souveraineté arctique alors que le gouvernement conservateur démontre l’indifférence la plus entière envers tout ce qui touche aux études arctiques. Il faut rappeler que le Canada est jusqu’à l’heure actuelle le seul pays nordique à ne pas disposer d’un groupe de recherche permanent dans l’arctique. On ne peut être souverain sur un territoire aussi exceptionnel que l’Arctique sans une logistique de recherche cohérente et pertinente. Au moment même ou le premier ministre affirme haut et fort dans les médisas son attachement à l’arctique, il n’est pas inutile que le public sache que la Fédération canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère, l’un des deux seuls organismes canadiens de recherche admissibles à des subventions fédérales, un organisme qui chapeaute plus de deux cents scientifiques ,a les coffres complètement dégarnies et Ottawa leur prévient qu’ils ne doivent rien attendre de sa part. Si la présence de navires de guerre n’est pas forcément incompatible avec l’effort de souveraineté, je vois mal comment Ottawa puisse imaginer cette souveraineté en faisant l’économie de la recherche et le développement. Est-ce en plaçant la connaissance de l’arctique canadien sous la tutelle des scientifiques étrangers que le Premier ministre assurera la souveraineté dans l’Arctique. Il devrait être clair qu’il n’y a pas de souveraineté réelle sans une souveraineté hautement scientifique.
Ensuite, la souveraineté du Canada est-elle à ce point menacée que la seule issue soit de prendre le raccourci des dissuasions militaires? La promptitude du PM à l’impatience dans ce dossier ne trahit-elle pas quelque propension belliqueuse dont le Canada , bon élève de l’OTAN, pourrait bien se passer . Le péril est-il si entier qu’il n’est d’autre issue que l’envoi de navires de guerre dans l’arctique. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, que le Canada a ratifiée, et qui jusqu’ici a toujours protégé ses droits et garantit ses libertés, est-elle devenue tout à coup un texte obsolète et incompatible avec la vision arctique d’Ottawa? Somme toute, Ottawa n’aura pas expliqué encore ce qui autoriserait de faire l’économie des mécanismes juridiques usuels de règlement des conflits territoriaux qu’il a toujours utilisés auparavant et dont des déficits ou vices justifieraient une précipitation dans la surenchère militariste. Car ce qui est sûr dores et déjà, c’est que toute présence de navires de guerre dans le bassin arctique amènera tôt ou tard les autres pays riverains à en suivre l’exemple. Et Moscou en gagnerait à coup sûr l’avantage du nombre. Car s’il est vrai que l”Arctique russe a toujours été un défi pour Moscou, il ne faut pas perdre de mémoire que c’est elle qui possède en termes de longueurs de côtes, plus de la moitié: 10520 kilomètres entre Mourmansk et Providentia, dernier port sur l’Arctique avant d’arriv
er au Pacifique,envirion 6200 kilomètres. Au Groenland, le Danemark, dont La colonisation dano-norvégienne avait commencé sur ce territoire en 1721, avec l’ oeuvre missionnaire de Hans Egede et l’installation de postes de mission et de commerce, n’est pas sans ressources militaires non plus : En 1776, création d’un monopole commercial Danemark-Norvège au Groenland qui allait durer jusqu’au milieu du XXe siècle. Devenu département danois en 1953, puis territoire autonome en 1979, le Groenland, dont les revendications d’indépendance sont récurrentes, n’a jamais abdiqué ses velléités arctiques. Puis Les États-Unis possessionnés en Arctique grâce à l’acquisition de l’Alaska. C’est 1777000 km carrés pour 700000 habitants, dont une infime partie sur les côtes nord de cet État, celles qui sont baignées par l’océan Arctique. L’Alaska a eu ses jours de gloire: la ruée vers l’or de Fairbanks en 1900, puis le boom pétrolier à partir de 1968. Les États-Unis qui sont peut être le seul allié naturel dont le Canada peut être sûr. Les États -Unis, sans lesquels, Le Canada n’a jamais su faire avancer d’un pion la géopolitique de l’Arctique. Enfin, la Norvège. Par son contrôle sur l’archipel du Spitzberg (Svalbard), la Norvège surveille le canal de Barrents, le corridor maritime qui relie la mer de Barrents à la mer de Norvège, partie intégrante de la zone d’influence russe qui s’étend de l’océan Arctique à l’atlantique Nord. Surveillance aeroterrestre, mais aussi sous-marine et d’écoute, avec les perfectionnements du réseau Sosus, mis en place pendant la guerre froide. Par ailleurs depuis la fermeture de la base américaine, c’est la Norvège qui assure la défense de l’Island. Sans oublier la Chine et le Japon. Affamés de pétrole et de gaz, en raison de leurs activités industrielles et , pour la Chine, en raison de sa croissance démographique qui a triplé en un siècle. Ce n’est rien de moins la configuration de la géopolitique actuelle de l’arctique. Avancer les termes d’une souveraineté qui contournerait les acquis juridiques solides et sûrs pourraient inaugurer fatalement un basculement dans une dérive à la fois catastrophique et hautement destructrice.
Finalement toute souveraineté dans l’Arctique passe par l’implication des peuples de l’Arctique à cet effort de souveraineté . Car la souveraineté ce n’est pas seulement un droit.C’est aussi un privilège. lorsque la dernière pelle sera jetée aux mines de cuivre, d’or ou de zinc; lorsque le dernier baril de pétrole ou de gaz naturel aura été extrait des entrailles de cette terre, il faudra faire le bilan de ce que nous aurons fait à l’habitat naturel de ces hommes et ces femmes qui avaient élu domicile depuis la nuit des temps dans cet enfer de glace et cette blancheur éternelle.Or les ressources de l’arctique sont innombrables, mais non renouvelables. Alors ces hommes et ces femmes auxquels la société occidentale a déjà ravi la langue ancestrale, le patrimoine rituel et religieux, ceux-là même dont on a transformé , au nom du progrès et de la technique, le nomadisme mythique en un sédentarisme planifié et assisté par les bureaucrates d’Ottawa, ces damnés de la terre qu’on a déjà dépossédés d’eux mêmes , il faudra prendre garde de ne pas achever leur aliénation par notre souveraine nécessité de pêcher des crevettes et de trouver du pétrole. Ce sont eux les vrais rois de Thulé ,ce sont eux,ces musiciens du vent, ces sculpeurs de glace, ce sont eux cette civilisation du phoque , que nous avons presque achevé d’anéantir. Ce sont eux Ces Inuit (anciennement Esquimaux), ils sont 150000 répartis entre le Groenland danois (50000), le Canada (45000), l’Alaska américain (500000) et la Russie (1800), ce sont eux ces Aléoutes , ils sont 12000 se répartissant entre la Sibérie et l’Alaska, ceux du groupe d’Athapascan, Amérindiens d’Alaska et du Nord canadien(25000), ce sont eux ces Sâmes (anciennement Lapons) de Norvège (45000), de Suède (17000), de Finlande (7000), de Russie (1800).En leur nom et au nom de toute cette civilisation réelle mais fragile qu’ils soutiennent, nous ne pourrons guère permettre à une administration, quelle qu’elle soit, d’hypothéquer leur environnement et de compromettre leur avenir, sous couvert d’une prétendue souveraineté, aveugle aux dogmes des intérêts militaro-industriels.
La seule souveraineté que veulent les Canadiens dans l’Arctique est une souveraineté riche de sa confiance dans la science arctique, respectueuse de la loi et de la norme , et par-dessus tout, une souveraineté, qui met au premier plan de ses priorités, le destin présent et futur des peuples fondateurs.
Chronologie des interventions canadiennes dans l’arctique
- 1992: Accord Canada-Russie sur la coopération dans l’Arctique et le Nord
- 1994: Mary Simon est nommée première ambassadrice du Canada aux affaires circumpolaires
- 19 septembre 1996: la Déclaration d’ Ottawa crée le Conseil de l’Arctique dotant les pays du Nord d’un forum de discussions des problématiques et des enjeux communs
- 1997: Production par le Comité Permanent des Affaires Étrangères du rapport_ Le Canada et l’ Univers Circumpolaire
- 1998-1999: Tenue à travers le Canada de discussions et de conférences orientées par le rapport d’études Vers une politique étrangère canadienne visant le Nord
- 1998: dépôt par le gouvernement canadien de sa réponse au document Le Canada et l’univers circumpolaire. Réunion ministérielle du Conseil à Iqaluit. Déclaration d’Iqaluit.
- Ier avril 1999: création du Nunavut. 12 Octobre: le gouvernement s’engage dans le discours du Trône à confirmer l’hégémonie du Canada dans l’Arctique. 16 décembre , déclaration conjointe par le Canada et l’Union Européenne d’ une coopération nordique
- 8 juin 2000: publication par le gouvernement canadien du document Le volet nordique de la politique étrangère du Canada. Du 10 au 13 Octobre: deuxième réunion ministérielle du Conseil tenue cette fois à Barow, en Alaska. Adolption de La Déclaration de Barow. Adoption par l’Union Européenne d’un plan d’action sur la dimension nordique (PADN).
- 2002: Adoption par le Conseil de La Déclaration d’Inari
- 2003: Loi c-42 sur la protection de l’environnement de l’Antarctique. Voyage en quête du Nord moderne dirigé par la gouverneure générale.
- 2004: Adoption par le Conseil de la Déclaration de Reykjavik.
- 2005: Remise sur pied du groupe de travail de l’Arctique et du Nord de la Commission économique intergouvernementale Canada-Russie.
- 2006: Adoption par le Conseil de La Déclaration de Salekhard. Le Canada consacre 150 milllions pour la participation à L’Année polaire internationale.
- Août 2007: annonce par le premier ministre d’ Une stratégie intégrée pour le Nord. Le discours du Trône d’Octobre 2007 consacre la stratégie pour le Nord à titre de priorité fondamentale du gouvernement.
- 2008: Déclaration d’Ilulissat.
- 11 mars 2009: Discours par le ministre des Affaires Étrangères d’une Politique étrangère du Canada pour l’ Arctique
- Juillet 2009: l’armée russe annonce son intention de procéder à des vols de parachutistes dans l’Arctique en mai prochain dans le but de commémorer le 60e anniversaire de l’ atterrissage en parachute de deux scientifiques soviétiques.

alai
Cyberjournalistes